Si le principe de laïcité est considéré comme un espace d’émancipation du citoyen, il est également devenu un moyen de relier les hommes ensemble. Selon M. Macron dans son discours sur le séparatisme le 2 octobre 2020, la laïcité « est le ciment de la France unie. » En effet, la laïcité héritée des Lumières est un principe qui, en théorie, permet de relier les hommes en faisant abstraction des déterminations sociales, religieuses, politiques, ou encore sexuelles de chaque individu. Le citoyen français est cet homme abstrait et autonome qui est lié aux autres par un pacte rationnel. C’est cette abstraction des déterminations privées, susceptibles de cliver, qui permet de relier le laos, cet ensemble d’hommes et de femmes indifférenciés, pour fonder le démos un ensemble d’hommes et de femmes constituant un corps politique.
Mais comment une « déliaison » peut-elle faire liaison ? Pour le comprendre, il faut s’intéresser, comme le fait très justement Catherine Kintzler[mfn] En particulier dans son ouvrage Qu’est-ce que la laïcité, Paris, Vrin, coll. « Chemin philosophique », 2014.[/mfn], aux associations politiques tolérantes qui s’appuient sur les valeurs et les coutumes religieuses pour « cimenter » l’association politique. Si cette conception peut être considérée comme une discrimination pour les athées, les agnostiques ou les croyants issus d’une autre religion, l’État laïque ne repose sur rien d’autre que sur lui-même et peut donc accueillir tous les croyants et les non croyants.
« L’association politique commence avec sa propre pensée, elle construit un lien inouï qu’elle emprunte à rien d’autre qu’à elle même. (…) Aucune adhésion à un lien préalable n’est nécessaire : le lien politique n’est pas formé par une adhésion mais par un consentement raisonné ». [mfn] Catherine Kintzler « Construire philosophiquement le concept de laïcité. Quelques réflexions sur la constitution et le statut d’une théorie », Cités, « La laïcité en péril ? », n°52, 2012, p. 51-68, p. 58.[/mfn]
Peu importe l’appartenance des citoyens à des communautés, l’Etat y est aveugle. Et c’est précisément parce qu’il y est aveugle, qu’il peut toutes les accepter à condition qu’elles ne troublent pas l’ordre public. L’espace dans lequel naît cette association doit laisser la possibilité à chacun d’être ce qu’il veut être. Moins l’espace est particularisé, plus il laisse de la liberté. Sa construction « s’effectue donc d’abord dans une sorte de tube de Newton, un vide expérimental ».[mfn] Art. cit., p. 58.[/mfn] Le lien communautaire[mfn] « Dans le cas de la religion, le lien des individus entre eux est au fond un lien fusionnel avec le groupe, groupe au sein duquel, idéalement, les singularités ou les individualités doivent être absorbées et dissoutes au profit de la seule identité communautaire. » Gilles Gourbin, « La laïcité est-elle tolérante ? », Le portique. Revue de philosophie et de sciences humaines, Vaucresson, Association Le jardin, n°37-38, 2016.[/mfn] tente d’effacer le singulier pour rassembler, pour créer du commun là où le lien politique laïque, à l’inverse, émancipe le singulier à travers une seule volonté commune qui est le maintien de la liberté.
Pourtant, dans les faits, ce qui fait le bien commun semble s’être liquéfié ou évaporé dans l’individualisme, le consumérisme et le communautarisme. En effet, à l’époque des Lumières, on s’émancipait par la raison en se libérant de la tutelle religieuse et de nos jours, on semble s’affirmer par sa religion, sa culture régionale, ou son orientation sexuelle. Ce phénomène complexe remarqué notamment par Marcel Gauchet[mfn] Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, « Le débat », Paris, Gallimard, 1998.[/mfn], pourrait être en partie causé par la laïcité elle-même. Certains penseurs comme Jean-Francois Mattei[mfn] « La difficulté tient au fait que, à l’image de la raison, la laïcité n’a aucun contenu spécifique ni d’autre fondement qu’elle-même : son autonomie est formelle ou, si l’on préfère, vide ». Jean-Francois Mattei « Sens et non-sens de la laicité », Revue des deux mondes, Paris, 2002, p. 35-43.[/mfn] ou Joël Roman[mfn] « La crise est aujourd’hui interne à la laïcité. C’est aussi probablement la rançon du succès de la laïcité. Si notre société a des problèmes avec ces questions-là, c’est parce que nous sommes allés bien au-delà de la laïcisation de l’État. Nous avons laïcisé la société. Nous n’avons plus aujourd’hui de valeurs communes, de croyances morales communes spontanées », cf. Joël Roman, « Crise de la laïcité ou nouvelle question laïque ? » in École, morale laïque et citoyenneté aujourd’hui, Villeneuve d’Ascq, Presse Universitaire du Septentrion, « Éducation et didactiques », 2009, p. 65-72.[/mfn] s’interrogent sur cette responsabilité. En effet, on peut se demander si la création de cet espace homogène et vide, ne participe pas au délitement du corps politique ? Pour le dire de manière quelque peu polémique, cette révolution laïque ne contient-elle pas, à l’image de la démocratie dont elle est intimement liée, le risque de la disparition du corps politique ou pire de la guerre civile ?
Pour répondre à cette question, nous nous intéresserons dans cette contribution, aux deux analyses que propose Hegel dans la remarque du paragraphe 270 des Principes de la philosophie du droit ainsi que dans la remarque du paragraphe 552 de la deuxième version de l’Encyclopédie. C’est en effet dans ces deux ouvrages, de la maturité qu’il parle précisément du lien complexe entre le religieux et le politique. Cette séparation dans le contenu du religieux et du politique crée une faille dans l’unité politique parce qu’en suggérant une séparation insensée, elle nourrit des confusions et des conflits autour de ce lien. Pour éviter cela, la pensée de Hegel nous a permis de dégager six perspectives que nous allons détailler successivement.
1) Accepter l’unité de l’État et de la religion pour passer d’une laïcité d’incompétence à une laïcité d’intelligence.
La pensée de Hegel a plus ou moins évolué[mfn] Dans La constitution de l’Allemagne Hegel considère que la gestion de la religion par l’État n’est pas une nécessité. « Tout ce qui est accessoire, la source du pouvoir judiciaire, la gestion du budget, la religion, tout cela doit être exclu du domaine strictement nécessaire qui revient à l’État », cité par Jean Delinière, « La constitution de l’Allemagne de Friedrich Hegel », Siècles, « L’Empire avant l’Empire », n°17, 2003, p. 73-89. Ce qui indique bien l’indépendance de la sphère politique avec les autres sphères et notamment religieuse. Mais cette indépendance ne signifie pas qu’elles ne sont pas liées chez Hegel.[/mfn] au cours de sa vie, néanmoins, il semble clair sur un point : « C’est la connaissance philosophique qui aperçoit que l’État et l’Église ne s’opposent pas quant au contenu de la vérité et de la raison, mais seulement quant à la forme » [mfn] Hegel, Principes de la philosophie du droit, §270, Trad. Kaan, Gallimard Paris, 1940 p. 294.[/mfn].
La religion et l’État expriment sous deux formes différentes la même chose : l’Esprit. En effet, chez Hegel, philosophe de la processualité, l’Esprit traverse les individus et les cultures sous différentes formes qui, parfois, s’opposent et entrent en conflit. Dans ce cheminement que Hegel appelle l’Histoire, les formes religieuses et politiques se croisent, se mêlent ou s’affrontent lorsque l’Esprit devient objectif, c’est-à-dire lorsqu’il cherche « à se réaliser extérieurement comme monde afin que sa liberté ne soit plus seulement subjective, c’est-à-dire ineffective, mais objectivement existante. Il vise donc à conquérir sa légitimité, à devenir une réalité collectivement reconnue et partagée »[mfn] Victor Béguin, Dictionnaire Hegel. Chap. « Droit », Ellipses, Paris 2022.[/mfn]. L’Esprit objectif présuppose une prise de conscience, de la part des individus, de la nécessité pour être libre de se réunir et d’établir un droit. C’est la raison pour laquelle l’État est l’aboutissement de la vie sociale car il incarne cet Esprit objectif. Il est la réconciliation de l’intérêt particulier et du vouloir universel[mfn] « Le principe des États modernes a cette puissance et cette profondeur extrêmes de laisser le principe de la subjectivité s’accomplir jusque’à l’extrémité de la particularité personnelle autonome et en même temps de le ramener à l’unité substantielle et ainsi de maintenir une unité dans ce principe même. » Hegel, Principes de la philosophie du droit, §270, op. cit., p. 294.[/mfn].
Quant à la religion, elle est, comme le décrit très bien André Léonard « à la fois événement intime, institution historique et révélation absolue de vérité »[mfn]André Léonard, « La structure du système hégélien », Revue Philosophique de Louvain. Louvain, Édition de l’institut supérieur de philosophie, tome 69, 1971. p. 495-524, p. 518.[/mfn]. En effet, la religion est en même temps conviction intime, institution qui influence la société et enfin, révélation de Dieu, c’est-à-dire de l’universel, de l’Esprit absolu chez Hegel. La religion est donc liée au moins trois fois à l’État puisqu’en tant que conviction intime, elle dirige ou contrôle les actes moraux d’un individu. En tant qu’institution, elle instaure des valeurs morales qui peuvent être en accord ou s’opposer avec les lois. Enfin, en tant que révélation de l’absolu, elle élève l’individu à la question de l’universalité, de la spiritualité et de la morale. Pourquoi cette négation de l’unité entraine-t-elle des confusions et des conflits ?