III. Naissance et fin d’une séquence diplomatique, janvier-août 1768
En dépit du mauvais temps hivernal tout autant que l’opposition des notables[mfn referencenumber=43] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 9, Lettre du 21 janvier 1768.[/mfn], les Barbaresques repartent vers Tunis vers la mi-janvier. Le navire ne repart toutefois pas les mêmes conditions que celles dans lesquelles il est arrivé, puisqu’il dispose d’un statut spécifique : l’équipage, raïs compris, est désormais « prisonnier » et « esclave »[mfn] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 39, Libro Magistrale di conti pubblici dell’entrata, e spesa generale di tutti i proventi e beni Camerali di Corsica, f° 199r°.[/mfn] d’un Corse, un certain Felice Antonio Paciola. Pascal Paoli le charge de solliciter auprès du Bey la liberazione de’nostri nazionali che sono schiavi nel di lui Regno[mfn] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 21, Lettre de Pascal Paoli à Carlo Rostini, le 31 janvier 1768.[/mfn]. Quelques mots sur cet homme au parcours atypique : originaire de Calvi, il s’engage tôt dans l’armée génoise puisqu’il sert dans la compagnie Cuneo lors de la bataille de Furiani en juillet 1763[mfn] Bibliothèque patrimoniale de Bastia, MS., Furiani, Piano della gente destinata all’assalto delle Trincere, e paese di Furiani.[/mfn] où il combat aux côtés d’autres Paciola, parmi lesquels Michele qui sera tué lors d’une des dernières tentatives de secours du fort San Giorgio de Capraia[mfn] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 49, Nota delli famosi corsi venuti in Caprara. Concernant la bataille de Furiani.[/mfn]. Les Paciola sont, pour le reste, une importante famille de Calvi, bien que la branche de Felice Antonio ne soit assurément pas la plus puissante. Enfin, il faut préciser que si l’on a souvent écrit que Felice Antonio Paciola était capitaine – sous-entendant par-là le grade militaire –, ce n’est pas vrai du tout : il n’est désigné comme tel qu’en vertu du commandement du navire précité. Restent cependant plusieurs questions en suspens : à quel moment Felice Antonio entre-t-il au service du Gouvernement national ? Dès octobre 1767[mfn] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 23, Lettre de Domenico Federici à Anton Leonardo Valentini, le 21 octobre 1767.[/mfn], soit peu après l’épisode capraiais et, d’une façon quasi immédiate, les Paciola sont classés par l’intelligence génoise comme une famille comptant parmi les philo-paolistes du préside[mfn] Archivio di Stato di Genova, Archivio Segreto, 2159, Registro delle lettere da Francia, e Corsica… 1764-1769, Lettre de Paris, le 20 juillet 1767.[/mfn] dont les Giubega et Flach ! Impossible donc d’expliquer ce changement de camp, même si, une fois encore, la bataille de Capraia semble avoir été un moment de bascule. Le premier document paoliste qui le mentionne est en date du 21 octobre et est prématuré pour que Paciola soit déjà chargé d’une mission relative aux Tunisiens ; il semble qu’il ait eu d’autres fonctions, avant celles impliquant les Barbaresques. À partir de décembre cependant, c’est bien pour cette charge qu’il reçoit du Trésor plusieurs sommes d’argent comme 162 lires[mfn] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 39, Libro Magistrale di conti pubblici dell’entrata, e spesa generale di tutti i proventi e beni Camerali di Corsica, f° 192r°.[/mfn]. Autre interrogation sans réponse : pour quelle(s) raison(s) Pascal Paoli désigne-t-il Paciola pour cette mission diplomatique avec Tunis ? Difficile à dire. Rien ne témoigne d’un débat quelconque concernant cette désignation. Les apparitions documentaires de l’idée de l’envoi d’un émissaire et le nom de Paciola sont conjointes mais, quoi qu’il en soit, le 27 décembre – donc avant la tenue du « congrès secret » ! – Paoli l’a déjà désigné auprès de l’argentier Carlo Rostini pour qu’il lui fasse préparer des provisions pour le voyage, à savoir tre stare di biscotto, due o tre altre stare di castagne, quattro o sei bacini di fagioli, otto o dieci quarte di oglio, e qualche cosa di formaggio o salami per il Sig. Pagiolla e per il Raiso[mfn] Archives de la Collectivité de Corse, Bastia, GC, 21, lettre du 27 décembre 1767. Il rajoute en post-scriptum une cinquantaine de livres de poudre. Le tout pour 252 lires.[/mfn] ; du salami y compris donc pour le raïs qui peut donc très bien être un renégat.
Après une vingtaine de jours de navigation, le navire touche Tunis vers la mi-février où l’arrivée de l’émissaire corse ne passe pas inaperçue ; l’information se répand dans les gazettes européennes, tout en restant tue dans les Ragguagli de la « première époque ». Le The Northampton Mercury, selon une lettre du 23 mars 1768, fait savoir qu’à son arrivée à Tunis, Paciola avait été reçu par Ali Bey II qui lui aurait demandé si son maître (Paoli) ne craignait pas de froisser le « monde chrétien » ; ce à quoi le capitaine lui aurait déclaré que la Corse ne « dépenda[n]t d’aucune puissance[,] elle n’avait aucune raison de consulter quiconque en vue de connaître la conduite qu’elle devait observer »[mfn] The Northampton Mercury, vol. xlviii, 23 mars 1768.[/mfn]. Si un tel dire n’est corrélé par aucune pièce dans les archives, il se diffuse dans les gazettes britanniques ; néanmoins, comme le suggère Paul Veyne à propos des mythes, cela nous informe peu sur la réalité des faits mais plutôt sur leur perception par certains contemporains[mfn] Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, Paris, Le Seuil, 2013 [1983], p. 16.[/mfn]. L’État corse paraît, pour certains observateurs, une Nation trop libre et trop indépendante dans le monde catholique. La réalité est en fait tout autre, puisque Paoli cache bien l’information à ses populations et est, de surcroît, tout à fait craintif de la réaction des autres souverains catholiques. Il reste que l’exotisme de l’épisode va séduire les animateurs de l’espace public européen sur un long terme, puisque les Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres publieront douze ans plus tard, en 1780, une prétendue lettre datée du 14 août 1767 adressée à Paoli par le roi Héraclius II de Géorgie[mfn] Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours…, le 15 octobre 1767. (« Le célèbre prince Héraclius de Géorgie a envoyé à notre général Paoli un présent de six superbes chameaux, avec une lettre emphatique dans le goût du style oriental. Il finit ainsi : “Grand prince, daigne accepter au zénith de ta gloire, le tribut d’un homme glorieux d’être né dans le même siècle de Paoli, et de sentir tout ce que valent ses belles qualités, de les admirer, et de ne pas brûler de la moindre étincelle de jalousie ».)[/mfn] ; or, cette pièce est sans conteste un faux.
De cette première rencontre, en découle une véritable séquence diplomatique impliquant plusieurs trajets : Ali Bey II envoie à son tour en Corse entre la fin février et mars une délégation puis, en août de la même année, son neveu nommé Mustapha Khodja, avant que ce dernier ne retourne à Tunis à nouveau accompagné de Paciola. Pour suivre cette prise d’attache diplomatique, les documentations du Gouvernement national sont insuffisantes et il nous faut basculer sur celles du consul français à Tunis qui, lui, suit de près le rapprochement. Les relations entre le Général de la Nation corse et le Bey font l’objet d’une documentation tout à fait précise : selon le consul Barthélémy De Saizieu, si les deux chefs d’État souhaitaient conclure un traité, ils doivent se contenter d’un « échange de lettres »[mfn] Correspondance des Beys de Tunis et des Consuls de France avec la Cour… op. cit., Lettre n° 1400, De Saizieu à Choiseul le 29 août 1768.[/mfn]. Le consul précise de surcroît que Paoli craint « de se compromettre avec les autres puissances d’Italie qu’il est obligé de ménager »[mfn] Ibid.[/mfn] ; le The Northampton Mercury faisait donc bien erreur ! Il appert cependant de ces correspondances qu’après la grande crise frumentaire du milieu de la décennie 1760, Paoli songe surtout à obtenir des Tunisiens une source d’approvisionnement en blé tandis que le Bey, lui, est à la recherche de bois pour soutenir la guerre de course contre les chrétiens. Avant le 25 mai 1768, une cargaison de bois corses est déjà même arrivée à Tunis en vue d’armer deux grosses galères tunisiennes[mfn] Ibid., Lettre n° 1395, De Saizieu à Choiseul le 25 mai 1768.[/mfn]. Ali Bey II envoie, lui, à Pascal Paoli une série de présents diplomatiques embarqués sur un navire suédois[mfn] Ragguagli dell’Isola di Corsica, « seconde époque », num. v, Lettre de Portovecchio, le 5 juillet 1768. (E’ qua approdata una nave svezzese procedente da Tunis ; su questa si trova l’inviato spedito dal Bey di Tunis con diversi donativi per il nostro Signor Generale in contraccambio di una galeotta rimandatali con 26 Turchi…)[/mfn] dont la quarantaine est refusée dans le port de Cagliari[mfn] « Lettre de Pascal Paoli à Raimondo Cocchi, le 28 juin 1768 », dans « Lettere inedite di Pasquale de’Paoli », dans Archivio Storico Italiano, t. v, 1890, pp. 228-274. On retrouve la même information dans Ragguagli dell’Isola di Corsica, « seconde époque », num. vi, Lettre de Bastia, le 11 juillet 1768. (La nave svedese, di cui si disse nel foglio antecedente, prima che si facesse vedere in queste nostre coste aveva toccato Cagliari, ove non avendola voluta ammettere alla quarantina…)[/mfn] ; la Sardaigne savoyarde du vice-roi Giovanni Battista Lorenzo Bogino se révèle ainsi frileuse à l’égard des évènements. In fine, la délégation tunisienne n’arrivera en Corse qu’à l’été 1768[mfn] Giovacchino Cambiaggi, Istoria del Regno di Corsica arricchita di dissertazioni, documenti, bolle, annotazioni ec., t. iv, 1772, p. 168. (Siccome le mire di Paoli tendevano non solo a stabilir la pace nel Regno, ma ancora a procurarsi l’amicizia delle altre Potenze ancor le più barbare, così nello scorso anno essendo stata da contrario tempo sbalzato ai lidi di Corsica un legno Tunisino, volle che non solo fosse giudicata preda legittima, ma ordinò che fosse rimandato a Tunisi, avendoci spedito il Capitan Paciola, persona assai distinta di Calvi. Piacque tanto a quel Bej questa gratuita offerta, che non solo riconobbe i Corsi per amici, ma in segno di gratitudine rispedì col detto Paciola un suo Ambasciatore con vari schiavi, una Tigre, un Cavallo, ed altre cose particolari, ed approdarono in Portovecchio ai 4 di Luglio condottivi da un Vascello Svedese, essendo subito l’Ambasciador Turco passato a Corti per eseguir la sua commissione ove fu trattato dal Governo…)[/mfn] et est composée d’un secrétaire accompagné de quatre « nègres » mais, surtout, de divers cadeaux[mfn] Ragguagli dell’Isola di Corsica, « seconde époque », num. vi, Lettre de Bastia, le 11 juillet 1768. (I regali, che il Bey di Tunis manda al Sig. Generale de’ Paoli, quivi senza alcun fallo gli sarebbe stato dato pratica. Ma siccome non ha potuto ottenerla neppur ivi, perciò se n’è venuta i giorni addietro qui da noi, dove a contemplazione di tutto ciò che riguarda il detto Sig. Generale le è stato accordato di poter consumare con tutta quiete la sua quarantina, che secondo quello si sente terminerà circa il dì 18 del corrente. Il conduttore di questa nave per quello che spetta all’inviato è il Sig. Capitano Paciola. I regali consistono in sei schiavi corsi liberati in un cavallo generoso con bardatura ricchissima, una Tigre entro la sua Gabbia di ferro, due struzzi, e due casse sigillate…)[/mfn] : un cheval de course – que le Général prêtera au marquis de Ludre après avoir été fait prisonnier à la bataille de Borgo –, une selle ornée, des brides et des étriers d’argent, un tigre dans une cage en fer ainsi que deux autruches. Paoli accordera à ces cadeaux une attache sentimentale particulière puisqu’ils sont, avec l’épée offerte par Frédéric II, les rares marques de reconnaissance diplomatique faites par d’autres puissances ; alors à Londres en 1802, le vieux Général confiera même à l’abbé Giovannetti le souhait de les voir être conservés dans les caisses de la confrérie de Morosaglia[mfn] Niccolò Tommaseo, Lettres de Pasquale Paoli… op. cit., Lettre du 18 mai 1802 à l’abbé Giovannetti.[/mfn].
Contrainte de maintenir une bonne entente avec la France[mfn] Si la Corse occupe une place tout à fait singulière dans la documentation du consul français entre les années 1768 et 1770, il ne faut pas négliger que cet intérêt s’inscrit dans une croissance progressive de l’influence royale en Afrique du Nord : en son temps, Louis XIV avait, d’une part, déployé une violente politique du canon (La Goulette bombardée en 1672, Alger en 1682, 1683 et 1688, Tripoli en 1683, 1685 et 1692) et, d’une autre, fastueusement reçu l’émissaire de l’Empire ottoman Soliman Aga à la Cour de Paris en 1669 – bien que cette réception soit un échec complet –, puis Mehmet Riza à Versailles en 1715. Cette duplicité du Roi Très Catholique est alors pointée dans plusieurs pamphlets l’accusant d’avoir été « turbanisé » (La Cour de France turbanisée, et les trahisons démasquées, La Haye, Chez Jacob an Ellinckhuysen, 1690) tout autant que de tourner le dos à la chrétienté alors même que les Turcs remontent en Europe centrale (jusqu’au traité de Karlowitz en 1698, puis reprise lors de la guerre de 1714-1718 contre Venise). Sur ces aspects, l’ouvrage de Géraud Poumarède est une incontestable référence (Pour en finir avec la Croisade, Mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux xviie et xviie siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 2004). Pour autant, l’alliance de la France avec les Turcs remonte à François Ier qui, pour contenir la maison d’Autriche, s’était lié à Soliman le Magnifique ; par ce fait, le littoral du Sud de la France est le seul de la Méditerranée occidentale à ne pas s’être muni de tours défensives. Enfin, en 1742, c’est au tour de Louis XV de recevoir l’ambassadeur de La Sublime Porte. Les Génois marquent, pour leur part, un désengagement progressif de l’Afrique du Nord : Tabarka, propriété des Lomellini depuis 1542, est attaquée par les Tunisiens en 1741 avant de passer aux mains des Français tandis que l’envoyé génois Angelo Giovo est renvoyé de La Sublime Porte en 1715.[/mfn] et compte tenu de la présence de la Compagnie royale d’Afrique, la régence de Tunis doit se résoudre à renvoyer Paciola en Corse durant l’été 1768. Le consul De Saizieu est alors persuadé qu’Ali Bey II va chercher à se faire un « mérite de cette rupture »[mfn] Correspondance des Beys de Tunis et des Consuls de France avec la Cour… op. cit., Lettre n° 1403, De Saizieu à Choiseul. (« Le départ de l’agent Paciola semble assurer la rupture des liaisons du chef des rebelles avec le bey, quoique ce Prince n’ait pas encore cherché à se faire un mérite de cette rupture ».)[/mfn], prédiction qui se réalise peu après. Toutefois, bien que les liens diplomatiques aient été rompus, le Bey ne cesse de montrer une « faveur aveugle et passionnée »[mfn] Correspondance des Beys de Tunis et des Consuls de France avec la Cour… op. cit., Lettre n° 1410, De Saizieu à Choiseul.[/mfn] envers les Nationaux qui sont, désormais, en guerre ouverte contre les Français. Son palais est le lieu de plusieurs démonstrations de joie, notamment à la suite de la bataille de Borgo en octobre où les Corses se révèlent, à la surprise de tous, victorieux. Le Bey de Tunis prend sincèrement le parti des Nationaux et va même, le 14 novembre 1768, enjoindre à ses corsaires de s’attaquer à tous les vaisseaux et bâtiments corses portant le pavillon français, tout en respectant celui à la tête de Maure. Peut-être a-t-il cru que les insulaires pouvaient garder la main contre les Français ? Cependant, comme l’observe Alain Blondy, il faudra les efforts des canons de la flotte française pour que les Tunisiens reviennent sur cette mesure et acceptent de considérer les marins corses comme des Français[mfn] Alain Blondy, La Méditerranée, 15 000 ans d’histoire, Paris, Perrin, 2018, p. 268[/mfn]. Après le bombardement de Souse, le traité du 13 septembre 1770 est imposé à Tunis et, parmi les articles, un d’eux exige la reconnaissance de la « réunion plénière et entière de la Corse à l’empire de France »[mfn] Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans l’Afrique barbaresque, Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc, (1560-1793), Paris, Hachette, 1909, p. 405.[/mfn].