Toujours d’un point de vue historique, précisons que l’article 1er du « statut Joxe »[mfn referencenumber=23] Statut issu de la loi du 13 mai 1991 portant « statut de la collectivité territoriale de Corse ». L’article faisant mention du « peuple corse » sera finalement censuré par le Conseil Constitutionnel.[/mfn], faisant mention du peuple corse, avait été source de clivage à Paris. Dans l’île en revanche, dès 1988, une motion affirmant l’existence du peuple corse avait été votée à l’Assemblée de Corse grâce aux voix de la droite roccaserriste[mfn] Droite traditionnelle incarnée par son leader, Jean-Paul de Rocca Serra. Héritier d’une vieille famille politique du Sud de l’île, Jean-Paul de Rocca Serra est l’un des personnages majeurs de l’histoire de la Corse. Voir, au sujet de ce vote, l’analyse du discours de Jean-Paul de Rocca Serra, que nous proposons dans l’Anthologie des grands discours sur la Corse et les Corses (XVIIIe-XXe siècle), Classiques Garnier, 2023.[/mfn]. En réalité, au fil des années, nombreux furent les hommes politiques dits « traditionnels » à parler de « peuple corse ». Cela ne constituait pas une adhésion à l’idée nationaliste liant « peuple » et « nation », et n’était en rien contradictoire, selon ces élus, avec l’appartenance au peuple français.
Lors de la mandature 2010-2015, le terme de « peuple » sera employé à de nombreuses reprises par des orateurs non-nationalistes. Ce sera le cas, notamment, lors de la session consacrée au Plan d’Aménagement et de Développement Durable de la Corse (PADDUC), et singulièrement dans le discours d’ouverture du débat de la conseillère exécutive de gauche Maria Guidicelli[mfn] « Notre communauté, notre peuple dispose d’un territoire, d’une histoire, d’une langue, de savoir-faire ancestraux, qui forgent notre identité, construite au fil du temps, au gré des rencontres avec d’autres communautés ». (Débat sur le PADDUC – 26 juillet 2012).[/mfn]. On retrouve également ce vocable lors des autres débats, en particulier celui sur la langue corse. Le terme « populu » ou « peuple » renvoyant au peuple corse, y est employé de façon récurrente, et pas uniquement par les groupes nationalistes. Nous pouvons, à cet égard, citer l’élue de droite Marie-Antoinette Santoni-Brunelli : « La coofficialité permettra non seulement de donner un statut à notre langue mais aussi de reconnaître une histoire, une culture, un peuple[mfn] Mattea Lacave lors du débat consacré à langue corse du 16 mai 2013 . Trad. : « Pour Femu a Corsica, franchir ce premier pas sera le plus bel hommage rendu à tous ceux, femmes et hommes, qui saisirent le drapeau d’un peuple désireux de demeurer lui-même, de parler sa langue, et de croire en un avenir de paix, d’identité retrouvée et de développement. »[/mfn]. »
Derrière la notion de peuple corse, largement présente dans l’imaginaire des élus, toute une dimension symbolique est perceptible, comme nous pouvons le constater au sein du discours de l’élue nationaliste Mattea Lacave :
Per Femu a Corsica francà stu primu passu serà l’omagiu u più bellu, à tutti quelli, donne è omi, ch´inguantonu a bandera d’un populu in brama di firmà ellu stessu, di parlà a so lingua, è crede in un avvene di pace, d’identità ritrova è di sviluppu[mfn] Marie-Antoinette Santoni-Brunelli lors du débat consacré à langue corse du 16 mai 2013.[/mfn].
Nous observons, dans cette citation, la présence de l’emblème que constitue « a bandera[mfn] Le drapeau.[/mfn] », élément symbolique essentiel de la construction de la figure de la Corse. Nous parlons ici de construction, l’imaginaire n’apparaissant pas de lui-même mais étant le fruit d’une histoire et de choix opérés au sein de la mémoire collective. Auteur de référence s’agissant de cette notion, Maurice Halbwachs montre comment ces choix s’opèrent, privilégiant les similitudes par rapport aux différences :
Le groupe, au moment où il envisage son passé, sent bien qu’il est resté le même et prend conscience de son identité à travers le temps. (…) le groupe qui vit d’abord et surtout pour lui-même, vise à perpétuer les sentiments et les images qui forment la substance de sa pensée[mfn] Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Albin Michel, 1997 (1ère édition, posthume, en 1950), p. 139.[/mfn].
Parmi ces « images », les emblèmes occupent bien évidemment la place la plus éminente et provoquent les « sentiments » collectifs les plus élevés. Observons que pour Pierre Nora, qui a pour sa part, comme on le sait, travaillé sur la France[mfn] Les lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, 3 t., 7 vol., Gallimard, 1984-1992.[/mfn], les emblèmes ont joué un rôle essentiel dans la formation de ce qu’il appelle la « religion républicaine »[mfn] Cette notion de « religion républicaine » peut être rapprochée de celle, plus critique, de « religion politique » définie ainsi par Emilio Gentile : « Avec cette expression [religion politique] se définit une forme particulière de sacralisation de la politique, qui se manifeste à l’époque moderne et s’exprime lorsque une entité politique, après avoir conquis son autonomie institutionnelle par rapport à la religion traditionnelle, acquiert une dimension religieuse propre, en assumant un caractère sacré, jusqu’à revendiquer, pour elle, la prérogative de définir la signification et la finalité fondamentale de l’existence humaine, en tout cas sur cette terre, pour l’individu et la collectivité. Cela se produit chaque fois qu’une entité politique, comme la nation, l’État, la race, la classe, le parti ou le mouvement est transformée en une entité sacrée, et devient de ce fait transcendante, indiscutable, intangible, et comme telle se place au centre d’un système, plus ou moins élaboré de croyances, de mythes, de valeurs, de commandements, de rites et de symboles, devenant ainsi objet de foi, de révérence, de culte, de fidélité, de dévotion, jusqu’au sacrifice de la vie, si nécessaire ». (Emilio Gentile, Le religioni della politica : fra democrazie e totalitarismi, Roma, Laterza, 2001, p. 11-12). Emilio Gentile se réfère à l’époque moderne. Précisons toutefois que la sacralisation du politique n’est pas spécifique à cette période et est consubstantielle à l’existence des régimes politiques.[/mfn] :
La mémoire républicaine a (…) constitué une véritable religion civile et civique, à la liturgie plurielle, multiforme, ubiquitaire. Dans les années décisives de l’affermissement et de l’enracinement de la République, déclarée en 1880 le régime définitif de la France, cette religion a su très vite se doter d’emblèmes, d’hymnes et de fêtes, et même de temples, trois couleurs, Marseillaise et 14 juillet, Panthéon rendu au civil à l’occasion des funérailles de Victor Hugo ; et elle a bientôt investi le paysage des villes et des villages de ses plaques, noms de rues et monuments aux morts[mfn] Pierre Nora, « Profane et sacré en République », Médium 3/ 2005 (N°4), p. 22-31.[/mfn].
Nous pouvons à cet égard rapprocher les cas français et corse puisqu’il s’agit, dans l’un et l’autre de ces deux cas, d’un élément essentiel d’affermissement, mais également d’expression de l’imaginaire collectif. Si nous poursuivons la mise en parallèle des deux phénomènes, nous observons que la figure de la Corse prend une dimension sacrée dont le drapeau serait l’emblème[mfn] Sur cette question, voir le catalogue de l’exposition au musée de la Corse E figure di a Corsica. Symboles, emblèmes et allégories, Coédition Musée de la Corse, CdC / Albiana, 2018.[/mfn].
La « bandera » apparaît au sein d’autres sessions de l’Assemblée de Corse, comme à la suite de l’arrêté préfectoral interdisant « tout objet à l’effigie de la Corse », en octobre 2014, lors du match de football Bastia-Nice. Le joueur bastiais Jean-Louis Leca avait alors brandi la bandera sur le terrain, geste auquel succédèrent des échauffourées. Le joueur en fut sanctionné. Cet arrêté d’interdiction, de même que la suite des événements, provoquèrent une vive indignation dans l’île, où les mots « racisme anti-corse » parvinrent jusqu’au sein de l’hémicycle de l’Assemblée. Il s’agit du titre[mfn] « Bandera corsa è razzisimu anti corsu ». Trad. : « Drapeau corse et racisme anti-corse ».[/mfn] de la question orale posée par l’élu nationaliste Xavier Luciani, qui, à cette occasion, présentait le drapeau corse comme « le symbole le plus fort du Peuple corse [mfn] « (…) di pettu à l’inghjulia fatta à u simbulu u più forte di u Populu Corsu, a nostra bandera ». Trad. : « (…) face à l’affront fait au symbole le plus fort du peuple corse : notre drapeau ». (« Question orale n° 2014/02/047 posée par M. Saveriu Luciani, au nom du groupe « Femu a Corsica » : Bandera corsa è razzisimu anti corsu », séance du 4 décembre 2014, Assemblée de Corse.[/mfn] ». Cette indignation était partagée par le président Giacobbi, qui s’exprimait alors en ces termes :
(…) j’ai tenu à saisir les autorités de cette question de manière à ce que l’on cesse d’agiter le spectre d’une Corse qui menacerait, par le simple rappel de son identité, les fondements de l’État ou de je ne sais quoi.
D’abord je rappelle que vous avez raison, notre emblème corse est plus ancien que le drapeau français (…)[mfn] Séance du 4 décembre 2014, Assemblée de Corse.[/mfn].
L’atteinte, même symbolique, à la bandera, constitue alors un acte que de nombreux Corses ne peuvent tolérer et qu’ils considèrent comme une injure faite à la Corse.